En Côte d’Ivoire, la crise du cacao franchit un seuil critique. Réunis à Duékoué, des milliers de producteurs ont lancé un ultimatum : aucun stock ne sera acheminé vers Abidjan tant que le prix de 2 800 F CFA/kg ne sera pas respecté. Une menace directe sur l’approvisionnement de la première origine mondiale.
La filière cacao ivoirienne entre dans une zone de turbulence majeure. À Duékoué, épicentre d’une mobilisation inédite dans l’Ouest du pays, le ton est monté d’un cran. Face à des producteurs excédés par la chute des prix et le blocage persistant des enlèvements, le Syndicat national agricole pour le progrès en Côte d’Ivoire (SYNAPCI) a décidé d’assumer le rapport de force.
« Aucun cacao n’ira à Abidjan si nos stocks ne sont pas achetés à 2 800 F », a martelé Koné Moussa devant une foule acquise à sa cause.

Derrière cette déclaration, une réalité brutale : des volumes importants de fèves restent immobilisés dans les zones de production, alors même que des ventes anticipées auraient déjà été réalisées sur le marché international.
Un système de stabilisation sous pression
Au cœur de la crise, c’est le mécanisme de régulation piloté par le Conseil du Café-Cacao qui est ouvertement remis en cause.
Les producteurs dénoncent une incohérence majeure : du cacao vendu en amont, des flux financiers annoncés, mais des stocks toujours invendus sur le terrain.
Le débat cristallise notamment autour du fonds de stabilisation, estimé à 170 milliards de francs CFA. Pour le SYNAPCI, son utilisation actuelle pose question, dans un contexte où les producteurs subissent de plein fouet la chute du prix bord champ à 1 200 F CFA/kg.
« Où est passé l’argent des producteurs ? », interroge Koné Moussa, traduisant une défiance désormais assumée vis-à-vis des gestionnaires de la filière.
291 milliards annoncés, mais un blocage persistant
Le gouvernement, sous l’impulsion du président Alassane Ouattara, a pourtant annoncé un décaissement de 291 milliards de francs CFA pour faciliter l’enlèvement des stocks résiduels de la grande campagne au prix de 2 800 F CFA/kg.Mais sur le terrain, la mécanique ne suit pas.
Entre les 280 milliards évoqués par les instances sectorielles et les 291 milliards annoncés par l’exécutif, les écarts de communication alimentent le flou. Résultat : les producteurs constatent un blocage persistant des opérations d’achat, au moment même où leur trésorerie est sous tension.
Un risque immédiat sur l’approvisionnement national
L’ultimatum du SYNAPCI change la donne.Si les producteurs mettent leur menace à exécution, c’est toute la chaîne logistique qui pourrait être perturbée, depuis les zones rurales jusqu’au port d’Abidjan, principal hub d’exportation.
Dans un pays qui assure plus de 40 % de l’offre mondiale de cacao, un tel blocage aurait des répercussions bien au-delà des frontières nationales, avec un potentiel effet de tension sur les marchés internationaux.

Une fracture assumée avec les gestionnaires
Fait notable : le SYNAPCI distingue clairement les responsabilités.
S’il réaffirme sa confiance envers les autorités politiques, le syndicat acte en revanche une rupture avec les gestionnaires du secteur. Une ligne de fracture stratégique qui redéfinit les équilibres dans la gouvernance de la filière.
« Nous avons confiance au gouvernement, mais plus aux gestionnaires. Il faut un nouveau mode de gestion », tranche Koné Moussa.
Une crise sociale qui s’enracine
Au-delà des enjeux macroéconomiques, la crise prend une dimension sociale aiguë.
À Duékoué, les témoignages de producteurs traduisent une précarité croissante. Revenus en chute, charges incompressibles, incertitudes sur la prochaine campagne : la filière, pilier de l’économie ivoirienne, vacille sur sa base.
Pour de nombreux planteurs, la baisse du prix à 1 200 F CFA/kg est tout simplement « inacceptable », au regard des coûts de production et des besoins des ménages.
Vers un bras de fer décisif
La séquence ouverte à Duékoué marque un tournant.En brandissant la menace d’un blocage des flux vers Abidjan, les producteurs passent d’une logique de revendication à une stratégie de pression directe sur le système.
Désormais, l’équation est simple : soit les engagements financiers se traduisent rapidement sur le terrain, soit la filière cacao ivoirienne entre dans une phase de perturbation majeure.
Dans un secteur aussi stratégique, le timing de la réponse des autorités et des régulateurs sera déterminant.
