Golfe de Guinée : la bataille juridique de la mer s’intensifie

À Abidjan, la sécurité maritime ne se joue plus seulement sur l’eau. Elle se joue désormais aussi dans les amphithéâtres.

Le 27 février 2026, l’Institut de Sécurité Maritime Interrégional (ISMI) a célébré la graduation de la 9e promotion du Master en Droit et Sécurité des Activités Maritimes et Océaniques (DSAMO). Vingt-et-un cadres issus du Bénin, du Togo, du Congo, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire ont reçu leur diplôme après dix mois de formation intensive.Ce chiffre peut paraître modeste. Il est stratégique.

Dans le Golfe de Guinée transite une part essentielle du commerce ouest-africain. Les ports de la région sont des portes d’entrée vitales pour les économies nationales. Hydrocarbures offshore, pêche industrielle, transport maritime, câbles sous-marins, corridors logistiques : la mer concentre des intérêts économiques majeurs. Elle concentre aussi les vulnérabilités.

Piraterie. Trafics. Blanchiment. Cybermenaces. Conflits de juridictions.

La sécurité maritime n’est plus uniquement une affaire de patrouilleurs. C’est une affaire de droit, de coordination administrative et de maîtrise des normes internationales.

Le directeur général de l’Académie Régionale des Sciences et Techniques de la Mer d’Abidjan (ARSTM), le Col Major Karim Coulibaly, a salué les partenaires et appelé les diplômés à devenir des « porte-voix » de l’excellence acquise à l’ISMI. Derrière la formule, un enjeu concret : diffuser la compétence au sein des administrations nationales.

Car le problème de nombreux États côtiers n’est pas seulement l’absence de moyens matériels. C’est souvent la fragmentation institutionnelle. Douanes, marine nationale, justice, affaires maritimes, environnement : chacun agit. Pas toujours ensemble. La montée en compétence des cadres vise précisément à combler cette faille.

La France, qui finance le programme, assume d’ailleurs cette logique de professionnalisation. Représentant l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, le colonel Hervé Moussaron a rappelé que « le master [est] un outil permettant aux cadres impliqués dans l’action de l’Etat en mer de se perfectionner et d’élever leur réflexion fondée sur leur pratique à un niveau d’encadrement ou de conception ».

Autrement dit : passer de l’exécution opérationnelle à la stratégie publique.

La colonelle Aké Josée Nicole, représentante du Secrétariat Permanent de l’Action de l’État en Mer (SEPCIM-AEM), a souligné que ces 21 diplômés sont désormais formés à affronter des menaces hybrides : cyberterrorisme maritime, blanchiment de capitaux, enjeux de souveraineté. La criminalité maritime évolue. Les administrations doivent évoluer plus vite encore.

Le parrain de la promotion, Nkou Christian Armel, Directeur Général de la Marine Marchande de la République du Congo, a choisi une image parlante. Il a invité ses filleuls à devenir les « attaquants » de la sécurité maritime. Une métaphore sportive, mais un message institutionnel très clair : anticiper, agir, innover.

Il a notamment cité le nouveau traité sur la Haute Mer (BBNJ), entré en vigueur en janvier dernier, pour illustrer la rapidité des mutations juridiques internationales. Les États qui ne maîtrisent pas ces évolutions risquent d’en subir les règles plutôt que de les influencer.

Le Master DSAMO repose sur un partenariat entre l’ISMI, l’ARSTM et Nantes Université. Ce montage académique offre un double ancrage : régional et européen. Intervenant au nom de l’université française, Dr Chloé de Perry-Siballly a salué « l’abnégation » des diplômés, souvent en poste, capables de concilier responsabilités professionnelles et rigueur de la recherche juridique.

Au-delà du symbole, la formation vise des compétences précises : droit maritime international, réglementations nationales et communautaires, encadrement du transport de passagers et de marchandises, pêche, remorquage, pilotage, assistance en mer, exploitation pétrolière offshore.

Le public cible n’est pas anodin. Fonctionnaires d’État exerçant des fonctions de conception, personnels judiciaires, juristes spécialisés. L’objectif est immédiat : renforcer la qualité des décisions publiques et sécuriser les activités économiques liées à la mer.

La question de fond reste la suivante : le Golfe de Guinée peut-il transformer durablement son image de zone à risque en espace sécurisé et attractif pour les investissements ?

La réponse ne viendra pas uniquement des équipements navals. Elle viendra aussi des compétences.

Vingt-et-un diplômés ne changent pas une région à eux seuls. Mais ils incarnent une tendance plus large : la montée en puissance d’une expertise africaine en matière de gouvernance maritime.

Dans un contexte où la souveraineté économique se joue aussi en mer, la bataille juridique et stratégique ne fait que commencer.

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