Chaque jour, des milliers de personnes respirent la fumée de cigarette sans même avoir choisi de fumer. Pourtant, de l’avis de professionnels de santé, à la maison, dans les lieux publics ou encore dans certains espaces fermés, le tabagisme passif expose silencieusement des non-fumeurs à de nombreux risques pour leur santé.
Une menace souvent sous-estimée
Dans notre société, le tabagisme est généralement perçu comme un choix individuel. Pourtant, beaucoup ignorent encore l’ampleur de ces dangers ou sous-estiment leurs conséquences, dépassant le cadre du fumeur lui-même.
Le directeur de la Croix Bleue de Côte d’Ivoire, Dr Samedi Dje Bi, médecin de santé publique, addictologue et psychothérapeute, alerte sur un phénomène encore trop négligé : le tabagisme passif. En effet, les personnes exposées à la fumée de cigarette, sans fumer elles-mêmes, inhalent une quantité importante de substances toxiques.
« La littérature montre clairement que les non-fumeurs absorbent une part significative de la fumée émise par les fumeurs », explique-t-il à l’occasion d’une interview accordée à l’AIP, dans son bureau, mardi 14 avril 2026.
Des maladies identiques, parfois plus graves
Contrairement aux idées reçues, à en croire Dr Samedi Dje Bi, les non-fumeurs ne sont pas épargnés. Ils peuvent développer les mêmes pathologies que les fumeurs, notamment les cancers broncho-pulmonaires, les maladies cardiovasculaires, les broncho-pneumopathies chroniques obstructives, les athéroscléroses, l’aggravation du diabète et l’aggravation des maladies comme l’ulcère.

« Souvent, ces maladies peuvent parfois être plus sévères chez les personnes exposées de manière involontaire », souligne-t-il.
Les enfants, premières victimes
D’après le directeur de la Croix Bleue de Côte d’Ivoire, les enfants constituent la catégorie la plus vulnérable, soulignant que l’exposition commence dès la vie intra-utérine. « Le tabac traverse la barrière placentaire. Ce que la mère inhale, le fœtus le reçoit également », fait-il savoir.
Il précise que les conséquences peuvent être multiples. Elles peuvent aller du faible poids à la naissance, complications à l’accouchement, troubles du développement, aux risques accrus de maladies respiratoires et neurologiques.
« Après la naissance, le danger persiste, notamment lorsque les parents fument à proximité de l’enfant, y compris pendant son sommeil », avertit le médecin.
Des zones à haut risque au quotidien
D’après le spécialiste de la santé, l’exposition au tabagisme passif ne se limite pas aux espaces clos. Elle est particulièrement élevée dans les zones fumeurs, les lieux publics mal ventilés, les environnements familiaux où l’un des membres fume.
Le médecin distingue plusieurs types d’exposition, dont la fumée directement inhalée par le fumeur, celle issue de la combustion de la cigarette (non filtrée) et celle rejetée dans l’air ambiant. Le non-fumeur, lui, est exposé à toutes ces formes, spécifie-t-il.
Prévention : une priorité de santé publique
Face à cette réalité, trois axes d’action sont identifiés par le directeur de la Croix Bleue de Côte d’Ivoire. Selon Dr Samedi Dje Bi, il s’agit notamment de la réduction de l’offre (législation, taxation et restrictions), de la réduction de la demande (prise en charge des fumeurs considérés comme des patients) et de la réduction des risques (aménagement d’espaces spécifiques).
Toutefois, il insiste sur l’importance de la prévention. « Il est plus efficace de sensibiliser un grand nombre de personnes que de traiter individuellement chaque fumeur. »
Dr Dje Bi note que « le tabac ne concerne pas seulement celui qui fume, mais toute la société ». Il souligne que la lutte contre le tabac se heurte à des réalités économiques avec les pays en développement qui sont aujourd’hui particulièrement ciblés par les industriels, en raison de leur population jeune, considérée comme un marché porteur.
L’Etat de Côte d’Ivoire a adopté en juillet 2019, une loi anti-tabac pour renforcer la lutte contre le tabagisme. L’Exécutif prend ainsi des dispositions coercitives pour lutter contre le tabagisme face à la cigarette de contrebande. En adoptant ce dispositif, l’Etat veut lutter contre la consommation du tabac et les produits dérivés, ce qui n’était pas le cas avec les dispositions antérieures.
La taxation du tabac en Côte d’Ivoire est de 43%, en dessous du seuil fixé par la norme communautaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) qui indique une imposition des droits d’accises allant de 50% à 150%. Une mesure qui vient en complément au décret n° 2012-980 du 10 octobre 2012 portant interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports commun.
Le ministère ivoirien de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle fait état de 5 000 décès annuels dus à la consommation du tabac et des produits dérivés avec une prise en charge des patients tabagiques qui « coûterait à l’Etat près de 28 milliards de Francs CFA par an ».
Les données sur l’implantation et l’exploitation des produits du tabac en Côte d’Ivoire, en 2014, montrent que « le solde commercial est déficitaire de 38,784 milliards FCFA ». Et au niveau des emplois, seulement quelques centaines d’emplois directs sont générés par les trois principales firmes du tabac.
Selon les dernières estimations du rapport sur les tendances du tabagisme que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publié le 16 janvier 2024, 1,25 milliard d’adultes dans le monde consomment du tabac. Les tendances de 2022 montrent que les taux de tabagisme continuent à baisser au niveau mondial. Environ 1 adulte sur 5 dans le monde consomme du tabac, contre 1 sur 3 en 2000. Le rapport indique que 150 pays parviennent à réduire la consommation de tabac.
Respirer un air sain est un droit pour tous. Pourtant, le tabagisme passif continue d’exposer silencieusement des milliers de personnes à des risques pour leur santé. Face à cette réalité, la sensibilisation, le respect des lois et les comportements responsables restent les meilleures armes pour protéger les plus vulnérables et construire des environnements réellement sans tabac.
Via AIP
