Recrutement d’Africains dans la guerre en Ukraine : un dossier documente une mobilisation opaque et croissante

L’Observatoire africain de démocratie numérique (ADDO), en collaboration avec des enquêteurs de Code for Africa (CfA), a publié un nouveau kit de ressources destiné à analyser le recrutement de ressortissants africains dans la guerre menée par la Russie en Ukraine, un phénomène encore peu documenté de manière systématique.

Contexte 

Les Africains vivant en Ukraine, principalement des étudiants internationaux, ont été confrontés à une double crise lorsque la Russie a envahi le pays en février 2022 : le danger immédiat de l’offensive militaire et une discrimination raciale systémique au moment de chercher refuge. Ces réalités ont été largement documentées à l’époque : 

L’Union africaine (UA) a publié une déclaration très sévère qualifiant ces traitements différenciés de « choquants et racistes » et de violation du droit international. Parallèlement, des pays comme le Nigéria, le Ghana et le Kenya ont organisé des vols charters d’urgence pour évacuer des centaines de leurs ressortissants ayant réussi à passer dans des pays voisins tels que la Roumanie et la Hongrie. 

Après les évacuations, et la perception selon laquelle les Africains n’étaient plus en première ligne, l’attention publique s’est déplacée vers les impacts économiques et géopolitiques de la guerre sur l’Afrique. Cette illusion a volé en éclats neuf mois après l’invasion, lorsque la mort au front de Lemekani Nathan Nyirenda, un Zambien de 23 ans, a été révélée. Lemekani était parti en Russie en 2019 après avoir obtenu une bourse gouvernementale pour étudier l’ingénierie nucléaire à Moscou. Très actif sur les réseaux sociaux, il y décrivait sa vie en Russie, notamment pendant le confinement lié au COVID-19, évoquant fréquemment ses difficultés financières, l’ennui, le stress académique et le mal du pays. En 2020, il a été arrêté pour trafic de stupéfiants et condamné à neuf ans et demi de prison. Il est resté en contact avec sa famille jusqu’en août 2022, date à laquelle il a été libéré de prison pour rejoindre l’armée russe. Il est mort moins d’un mois plus tard. 

Lemekani n’a été que le premier Africain à mourir en première ligne. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, des centaines – et peut-être des milliers – d’Africains se sont retrouvés à combattre dans l’armée russe, souvent après s’être vu promettre des emplois civils, des salaires élevés ou la citoyenneté. Certains ont été recrutés via des agents ayant dissimulé des informations essentielles, confisqué des passeports et poussé des recrues vers des fonctions combattantes avec une formation minimale. D’autres ont été soumis à des pressions par des menaces sur les visas, ou recrutés en prison, comme Lemekani. Si quelques-uns se sont engagés en connaissance de cause, la quasi-totalité décrit un mélange de contrainte, d’exploitation et de violences racistes sur le front. 

Ce rapport rassemble les recherches les plus crédibles et les éléments de preuve vérifiables disponibles afin d’expliquer comment fonctionne la chaîne de recrutement, quelle est son ampleur, et ce qu’il advient des victimes. 

Il vise également à éclairer la question de savoir si ces combattants africains doivent être considérés comme des mercenaires, des volontaires, ou simplement comme des victimes de traite des êtres humains. C’est une question complexe, que les chercheurs jugent difficile à trancher à l’aide d’une étiquette unique applicable à tous les cas. 

Les éléments de preuve 

Les personnes victimes de traite – certaines encore en janvier de cette année – ont généralement été recrutées par l’intermédiaire d’agents leur promettant des revenus pouvant atteindre 3 500 dollars américains par mois, ainsi qu’une prime d’engagement pouvant aller jusqu’à 13 000 dollars. Ces agents semblent avoir été rémunérés à la fois par des commissions versées par les autorités russes et par des frais directement facturés aux recrues pour leurs services. Les offres d’emploi fondées sur une stratégie d’« appât et substitution » (bait-and-switch) incluaient des postes d’agent de sécurité, d’ouvrier d’usine, de chauffeur ou d’artisan. Dans d’autres cas, les recrues étaient informées qu’elles rejoindraient l’armée, mais uniquement dans des fonctions non combattantes. De nombreux témoignages font état de personnes enfermées dans des pièces, privées de leurs téléphones, contraintes de signer des contrats (parfois dans des commissariats de police)rédigés en russe, sans interprète ni avocat. Elles auraient ensuite été transportées de nuit vers des bases militaires, reçu une formation militaire sommaire en moins de deux semaines, puis déployées dans l’infanterie, des unités logistiques ou directement en première ligne, où elles auraient été utilisées comme “chair à canon”. 

En s’appuyant sur des rapports existants, Code for Africa (CfA) a pu retracer 60 cas d’Africains confirmés comme ayant servi dans l’armée russe. Parmi eux, 25 auraient été tués, 15 sont des prisonniers de guerre détenus en Ukraine, neuf sont retournés dans leur pays, quatre sont injoignables, deux étaient toujours vivants et déployés en première ligne lors de la dernière mise à jour, une personne a été signalée comme hospitalisée, et une autre (recrutée depuis une prison) a achevé son service et bénéficié d’une grâce accordée par le gouvernement russe. 

Les cas recensés concernent 16 pays africains, dont le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, l’Égypte, le Ghana, le Kenya, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone, la Somalie, l’Afrique du Sud, la Tanzanie, la Gambie, l’Ouganda, le Togo, la Zambie et le Zimbabwe. D’autres pays dont des ressortissants ont été impliqués dans le théâtre du conflit comprennent l’Algérie, l’Angola, le Bénin, le Burundi, le Congo, l’Éthiopie, le Gabon, la Guinée, la Libye, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Maroc, le Niger, le Rwanda, la République centrafricaine et la Tunisie. 

Le nombre réel de ressortissants africains ayant combattu pour la Russie serait bien supérieur à ce que laissent apparaître les publications médiatiques et les informations diffusées sur les réseaux sociaux. Une publication russe estimait à plus de 600 le nombre total de “volontaires” africains en 2024.  Toutefois, selon le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, au moins 1 436 personnes originaires de 36 pays africains ont été identifiées, dont un grand nombre seraient détenues comme prisonniers de guerre. « Ce chiffre correspond aux personnes identifiées, mais le nombre réel pourrait être plus élevé », a-t-il indiqué en novembre 2025. 

Un rapport préparé par le Service national de renseignement kényan (National Intelligence Service – NIS) et présenté au Parlement le 18 février 2026 indique que plus de 1 000 ressortissants kényans auraient été recrutés pour rejoindre le conflit, voyageant sous couvert de visas touristiques et transitant notamment par la République démocratique du Congo, l’Afrique du Sud, les Émirats arabes unis, la Turquie et l’Ouganda. Selon ce rapport, 89 Kényans identifiés se trouvaient en première ligne, 39 étaient hospitalisés, 35 déployés dans des camps ou bases militaires, 30 avaient été rapatriés, 28 étaient portés disparus, un était détenu, et un avait achevé son contrat. 

En février, INPACT, une organisation d’investigation suisse, a publié un rapport confirmant avoir obtenu une liste de 1 417 ressortissants africains (comprenant leurs noms complets et numéros d’enregistrement militaire) issus de 35 pays, ayant signé un contrat avec l’armée russe. Les pays comptant le plus grand nombre de ressortissants identifiés sont l’Égypte (361), le Cameroun (335) et le Ghana (234). INPACT a également obtenu une seconde liste de 316 recrues africaines qui auraient perdu la vie dans le conflit, noms inclus dans son rapport. Le bilan le plus lourd concerne les ressortissants camerounais, suivis des Ghanéens, des Égyptiens et des Gambiens. 

Selon un autre rapport publié en novembre 2025, jusqu’à 100 combattants africains seraient morts ou portés disparus. Un rapport publié en décembre par l’Institut français des relations internationales (IFRI) estime pour sa part qu’environ 50 Burkinabè et 150 Camerounais sont morts en combattant pour la Russie. 

Le recrutement d’Africains par la Russie présente des similitudes avec les méthodes utilisées dans le programme Alabuga Start, au Tatarstan, où de jeunes étrangers dont des femmes africaines ont été recrutés en 2022 avec des promesses d’études, de salaires attractifs et d’opportunités professionnelles, avant de découvrir qu’ils travaillaient dans des installations liées à la production de drones destinés à la guerre en Ukraine. Dans les deux cas, les recruteurs ont utilisé des campagnes sur les réseaux sociaux, des réseaux d’agents et des supports promotionnels pour attirer des candidats économiquement vulnérables. La Russie semble également avoir mobilisé des agences gouvernementales pour promouvoir le programme en s’appuyant sur des accords bilatéraux existants dans le domaine de l’éducation, qui offrent des bourses aux étudiants africains. 

Code for Africa a adressé des questions au gouvernement russe, notamment aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères, concernant les conclusions de ce rapport et a sollicité des précisions sur le recrutement de ressortissants africains au sein de ses forces armées. Une demande similaire a été transmise aux autorités ukrainiennes au sujet de la Légion internationale, qui compte également des volontaires africains. Aucune réponse n’avait été reçue au moment de la publication. 

Interrogé par des journalistes le 10 février, l’ambassadeur de Russie au Nigeria, Andrey Podyolyshev, a nié toute implication de son pays dans des réseaux de traite, déclarant : « S’il existe des organisations ou des individus illégaux tentant de recruter des Nigérians par des moyens illicites, cela n’a aucun lien avec l’État russe. » Une semaine plus tard, l’ambassade de Russie au Kenya a également publié un communiqué qualifiant ces accusations de « propagande dangereuse et trompeuse ». Elle a affirmé ne pas encourager les Kényans à participer à l’« opération militaire spéciale » en Ukraine, ne pas délivrer de visas à des personnes souhaitant rejoindre le conflit, ni collaborer avec d’autres groupes pour attirer des recrues. « Toutefois, a ajouté l’ambassade, il convient de comprendre que la législation de la Fédération de Russie n’interdit pas aux citoyens étrangers de s’enrôler volontairement dans les forces armées russes, s’ils séjournent légalement en Russie et choisissent de participer, aux côtés des militaires russes, au combat contre le nazisme ukrainien soutenu par l’OTAN. » 

Ces affirmations contredisent toutefois de nombreux témoignages de victimes et des enquêtes indépendantes. INPACT a notamment « identifié un cas dans lequel l’implication des services de sécurité russes était explicitement mentionnée – le Service fédéral de sécurité (Federal Security Service – FSB), soupçonné de coordonner tout ou partie de ces réseaux de recrutement ». 

Mesures désespérées 

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie a perdu des centaines de milliers de soldats dans le conflit. Une étude publiée en janvier 2026 estime que le pays aurait subi jusqu’à 1,2 million de pertes, dont 325 000 soldats tués. 

La tentative de Moscou de mobiliser des réservistes militaires en 2022 – revenant sur des assurances précédemment données – s’est révélée très impopulaire et a entraîné le départ de centaines de milliers de personnes cherchant à éviter le service militaire. Cette situation a contraint le gouvernement à explorer d’autres options, notamment le recours à des prisonniers, le déploiement de soldats insubordonnés en première ligne à titre punitif, l’implication du groupe militaire privé Wagner financé par l’État, ainsi que l’encouragement d’un système mondial de traite ayant touché des ressortissants de nombreux pays, dont le Bangladesh, Cuba, l’Inde, le Népal et la Syrie. 

L’Ukraine a également encouragé des étrangers à rejoindre ses forces armées dans le cadre de ce qu’elle appelle la Légion internationale, affirmant l’an dernier que plus de 8 000 volontaires s’y étaient engagés. En 2022, le ministère russe de la Défense adéclaré que jusqu’à 13 387 mercenaires étrangers avaient rejoint les forces ukrainiennes (dont 249 Africains) et que près de 6 000 d’entre eux auraient été tués au combat. 

Le programme ukrainien a été entaché d’allégations de recrutements controversés, d’abus hiérarchiques, de consommation de substances et de difficultés liées au versement d’indemnités pour blessures. Toutefois, le recrutement s’effectue par des canaux gouvernementaux transparents, contrairement au dispositif russe, généralement décrit comme plus exploitant. Les combattants étrangers inexpérimentés qui rejoignent la Légion internationale suivent par ailleurs une formation militaire nettement plus longue. 

Le président russe Vladimir Poutine a déclaré en décembre 2025 que 630 000 volontaires soutenaient l’opération militaire en Ukraine dans le cadre de l’initiative gouvernementale We Are Together (en français, Nous sommes ensemble). Selon l’Ukraine, en novembre 2025, la Russie avait recruté au moins 18 000 étrangers originaires de 128 pays, tandis que 3 388 combattants étrangers supplémentaires avaient trouvé la mort au combat. Certains des premiers Africains ont été déployés dans le cadre d’opérations de recrutement menées par le groupe Wagner, actif en Afrique depuis 2017. Wagner a recruté des combattants au Burkina Faso, en République centrafricaine et au Mali. 

Entre septembre 2022 et novembre 2025, Vladimir Poutine a approuvé plusieurs décrets visant à encourager les ressortissants étrangers à rejoindre l’armée russe. Le décret de janvier 2024 accorde la citoyenneté aux étrangers ayant servi au moins un an, ainsi qu’aux membres de leur famille, et réduit le délai d’examen des demandes de trois à un mois. La maîtrise de la langue russe n’est pas requise. En novembre, un autre décret a imposé aux hommes sollicitant la citoyenneté de présenter soit un certificat de libération du service militaire, soit un document attestant leur inaptitude à servir. Par ailleurs, des citoyens russes naturalisés se sont déjà vu retirer leur nationalité pour avoir refusé la mobilisation. 

Paradoxalement, alors que la Russie autorise désormais des Africains à rejoindre ses forces dans le cadre de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine, une agence de presse russe indique que les candidats souhaitant intégrer le groupe paramilitaire Africa Corps doivent être citoyens russes et que la “double nationalité n’y est pas autorisée”. 

De nombreux Africains restent vulnérables aux promesses d’un avenir meilleur et cherchent désespérément à migrer en raison de la pauvreté et du chômage généralisés. Selon la Banque mondiale, « près d’un Africain sur deux vit dans l’extrême pauvreté ». Dans l’une des interviews accordées après sa capture par les forces ukrainiennes, Adil Muhammad a expliqué avoir décidé de se rendre en Russie parce que le salaire promis pour un emploi d’agent de sécurité (2 000 dollars par mois) lui aurait permis de « vivre comme un roi » en Somalie. 

Mauvais traitements et racismes 

Le sort réservé aux personnes déployées en première ligne est particulièrement sombre. L’Ukraine déclare, selon les données dont elle dispose, que 42 % des mercenaires meurent dans les quatre mois suivant leur engagement au sein de l’armée russe. Des recrues et survivants rapportent avoir été utilisés comme appâts pour les drones ukrainiens, considéréscomme remplaçables et exposés à des risques extrêmes afin d’améliorer les chances de survie des soldats russes. 

« Même si nous signons tous les mêmes contrats, la plupart des étrangers sont envoyés en première ligne, tandis que les “vrais” soldats restent en arrière, observant et attendant le moment opportun pour prendre la position. Nous avons été exploités par ce système », a déclaré le Sierra-Léonais Richard Kanu, aujourd’hui prisonnier de guerre en Ukraine. 

« Le commandant de la position voisine m’a envoyé, avec deux autres soldats, attaquer un bunker. Je lui ai demandé comment nous pouvions espérer le prendre à trois alors que nous étions sous le feu de l’artillerie, des chars et des tireurs embusqués, avec des drones au-dessus de nous. Il a répondu que nous devions simplement obéir aux ordres. » 

Deux vidéos diffusées en janvier ont illustré la gravité des mauvais traitements infligés à des combattants africains. Dans l’une d’elles, publiée par un soldat russe, un groupe de combattants africains entonne un chant de motivation d’Afrique de l’Est. « Regardez combien de remplaçables il y a ici. Ils chantent même. Tellement joyeux. Aucun problème. Une fois envoyés à l’assaut, ils chanteront une autre chanson », a commenté le caméraman en russe.  Une autre vidéo montre un mercenaire africain, portant une mine antichar TM-62 attachée à son gilet, contraint sous la menace d’une arme d’attaquer une position ukrainienne. Le soldat russe qui filme le décritcomme un « ouvre-boîte » et affirme  qu’il s’apprête à « courir et bondir à travers les bois ». 

La victime a ensuite été identifiée comme étant Francis Ndung’u Ndarua, un Kényan de 35 ans à qui l’on avait promis un emploi d’ingénieur électricien en Russie. Sa famille a perdu tout contact avec lui en octobre et ignore toujours s’il est en vie. 

Le journaliste de CNN Larry Madowo, qui a interrogé une douzaine de combattants africains, a rapporté que « certains commandants russes les traitaient de préservatifs usagés et leur lançaient d’autres insultes dégradantes ». Des sources évoquent également des corps abandonnés pendant des semaines, voire des mois, sans être récupérés. Des recrues ont par ailleurs décrit des conditions extrêmement difficiles en première ligne, notamment un accès insuffisant à l’eau et un manque de nourriture pouvant durer jusqu’à cinq jours. 

Certains anciens combattants ont affirmé que leurs salaires n’étaient pas systématiquement versés, et que des agents ou d’autres soldats russes les auraient également dépouillés de leurs biens. Par ailleurs, aucune information ne confirme que les familles aient reçu les indemnisations promises après la mort de leurs proches au combat. Avant de partir au front, David Kuloba, 22 ans, avait envoyé des messages à sa mère, Susan, pour la préparer à l’éventualité de sa mort. Il lui avait transmis une photo de sa carte militaire ainsi que les détails du contrat signé, lui demandant de se rendre à l’ambassade de Russie en cas de problème. Mais lorsque Susan s’est présentée à l’ambassade à Nairobi pour obtenir des réponses, elle a été éconduite. 

S’échapper des lignes de front demeure extrêmement difficile. À travers son programme I Want to Live (en français, Je veux vivre), l’Ukraine encourage les combattants ennemis à se rendre, en garantissant un traitement humain conforme au droit international humanitaire. Le site internet du programme conseille : « Dirigez-vous vers la position ukrainienne la plus proche et suivez ces étapes : abandonnez votre arme. Levez les mains. Si possible, tenez un morceau de tissu blanc. Criez à voix haute : “Ya sdayus” (je me rends, en ukrainien). Lorsque vous y êtes invité, approchez-vous des soldats ukrainiens et suivez leurs instructions. » 

Certains survivants ont adopté cette démarche. D’autres se sont échappés d’hôpitaux après avoir été blessés. Un ressortissant kényan a feint la folie en tirant de manière aléatoire avec son arme et en parlant seul afin d’obtenir sa libération. D’autres encore ont simplement refusé de signer un contrat militaire et ont dû tenter de rentrer par leurs propres moyens, malgré la confiscation de leurs passeports. 

Voies d’enrôlement 

La mobilisation de ressortissants africains pour combattre dans la guerre menée par la Russie a pris différentes formes. INPACT a identifié cinq tactiques récurrentes : le recours à des agences de voyage implantées en Afrique et en Russie (certaines accréditées par les autorités russes ou affiliées à celles-ci), l’utilisation d’intermédiaires proches du Kremlin, le recours à des influenceurs et à des combattants servant d’ambassadeurs du recrutement, la diffusion de fausses offres d’emploi, ainsi que le recrutement forcé de migrants en situation irrégulière ou d’étudiants et travailleurs sans papiers arrêtés en Russie.  Parmi les agences de voyage et entreprises africaines impliquées dans ce dispositif et identifiées par INPACT, figurent Fly Away Travel & Tour au Ghana, St. Fortunes Travels & Logistics au Nigeria, Tasaheel en Égypte, Rhema Group au Cameroun, ainsi que Global Face Human Resources Ltd et Ecopillars Manpower Ltd au Kenya. 

Sur la plateforme russe de réseaux sociaux VKontakte, le nombre de publications promouvant le service militaire et ciblant des étrangers est passé de 621 à 4 600 entre juin et septembre 2025. De nombreuses publications promotionnelles sont également apparues sur d’autres plateformes populaires telles que Facebook, TikTok et X, relayées par des influenceurs basés notamment au Cameroun, au Kenya, au Nigeria, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo, en Somalie et en Afrique du Sud. 

CFA s’est entretenu avec plusieurs chauffeurs Uber en Afrique du Sud, qui ont raconté comment plus d’une douzaine d’entre eux avaient été recrutés avec succès via WhatsApp entre octobre et novembre 2025 par un agent zimbabwéen basé en Russie. Certains sont depuis injoignables ou auraient été tués par des mines terrestres ou des attaques de drones. 

Dans de nombreux cas, les victimes paient des frais aux agents en plus de financer leurs billets d’avion et leurs visas. Un agent ayant organisé la traite de 14 hommes originaires du Ghana aurait ainsi prélevé 130 000 roubles sur la prime d’engagement de 400 000 roubles de chacun, pour un total dépassant 25 000 dollars américains. « Des militaires nous ont apporté un contrat à signer. Avant cela, il [l’agent] nous avait dit qu’il s’agissait d’un travail dans la sécurité, avec une formation assurée par l’armée. Lorsque le contrat est arrivé, nous pensions qu’il concernait simplement cette formation », a confié l’une des victimes à un journaliste. 

Certains créateurs de contenus basés en Russie publient des vidéos valorisant le service armé, vêtus d’uniformes militaires, afin de susciter l’intérêt. Les agents utilisent également des applications de messagerie chiffrée, comme Telegram, pour diffuser des informations et communiquer avec les recrues. En Afrique du Sud, un agent a même réussi à recruter des joueurs via Arma 3, un jeu vidéo de simulation militaire. 

Certains intermédiaires sont des personnalités publiques. C’est notamment le cas de Duduzile Zuma-Sambudla, fille de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma et ancienne députée, accusée d’avoir incité 17 personnes à se rendre en Russie sous de faux prétextes. « D’après mon expérience personnelle, je pensais que ce programme était légal et sûr. Mais moi aussi, j’ai été manipulée et utilisée pour créer une fausse impression de légitimité », a-t-elle déclaré l’année dernière. Une autre personnalité poursuivie dans une affaire liée à la traite vers la Russie est l’animatrice radio Nonkululeko Patricia Mantula. 

La plupart des victimes affirment qu’on leur avait promis un emploi lucratif en Russie. D’autres s’y sont rendues pour des raisons totalement différentes. Le Camerounais Anatole Frank, par exemple, explique avoir voyagé pour recevoir des soins dentaires avant d’être contraint d’intégrer l’armée. Le Kényan Evans Kibet s’était rendu en Russie pour un événement automobile ; son hôte lui aurait ensuite proposé de rester plus longtemps pour travailler. Une fois envoyé au front, il a abandonné son équipement militaire et s’est rendu aux soldats ukrainiens. 

Parmi les premières recrues africaines figuraient également des personnes condamnées pour des infractions et détenues dans des prisons russes, que l’ancien chef du groupe Wagner, Yevgeny Prigozhin, aurait personnellement approchées. Nemes Tarimo, originaire de Tanzanie, et Komenan Aboya, de Côte d’Ivoire, ont connu une situation similaire à celle de Lemekani : incarcérés pour trafic de stupéfiants après être partis étudier en Russie, ils se sont vu proposer un raccourci vers la liberté. Le Nigérian Kehinde Oluwagbemileke aurait vécu une expérience comparable

Selon une enquête de Bloomberg, des responsables russes menaceraient de plus en plus de ne pas renouveler les visas d’étudiants et de travailleurs africains s’ils refusent de s’enrôler, certains titulaires de visas de travail ayant été « détenus et contraints de choisir entre l’expulsion ou le combat ». 

Pareillement, le média The Daily Beast rapportait déjà en 2022 que des responsables d’une université russe faisaient pression sur des étudiants pour qu’ils rejoignent l’armée, menaçant de retirer certains avantages. « Beaucoup d’étudiants africains souffrent et ne peuvent même pas se nourrir parce que leurs gouvernements n’ont pas versé leurs allocations mensuelles », a expliqué un étudiant nigérian. « Certains de mes amis africains disent qu’ils iront probablement combattre en Ukraine si la situation ne s’améliore pas rapidement. » 

Toutefois, tous les étrangers engagés aux côtés de la Russie n’ont pas été trompés ou contraints. Certains semblent avoir été conscients des risques mais attirés par les incitations financières ou motivés par d’autres raisons. « Que devais-je faire ? », a déclaré le Congolais Jean Claude Sangwa, qui étudiait à Louhansk au début du conflit. « Je suis un homme et je dois combattre… Le monde entier combat la Russie. » 

Le journaliste zimbabwéen Zenzele Ndebele, qui a révélé les mécanismes de traite impliquant des ressortissants de son pays, a narré en décembre avoir commencé à recevoir des demandes de personnes souhaitant rejoindre la guerre après la publication de son enquête. « Malgré toutes les informations montrant ce qui se passe réellement – et les plaintes sur les conditions sur place – des gens veulent toujours partir à cause des incitations proposées. » 

Propagande 

Les médias russes évoquent fréquemment de manière élogieuse les sacrifices consentis par les volontaires, ainsi que les récompenses et distinctions qu’ils recevraient (telles que la médaille du Courage). Ils mettent également en avant des récits de volontaires africains baptisés au sein de l’Église orthodoxe russe, les montrant déclarer leur attachement à la Russie et leur enthousiasme à combattre pour le pays. Un ressortissant gambien présenté de cette manière, Lamin Jatta, s’est révélé par la suite être un migrant en situation irrégulière auquel il aurait été proposé de choisir entre l’expulsion ou l’enrôlement militaire. 

Le ministère russe de l’Intérieur a indiqué que plus de 3 300 combattants étrangers avaient obtenu la citoyenneté entre janvier et novembre 2024. Entre février 2025 et février 2026, le média pro-russe African Initiative a rapporté au moins quatre cas d’Africains ayant acquis la nationalité russe après leur service militaire : Jallow Malik et Dibba Modu,originaires de Gambie, Kofi Gaston, du Togo, ainsi qu’un Algérien de 22 ans dont l’identité n’a pas été rendue publique. 

Lorsqu’il recrutait des prisonniers africains dans des établissements pénitentiaires russes en 2022, Prigozhin affirmait régulièrementqu’ils étaient enthousiastes à l’idée de soutenir l’effort de guerre. Il déclarait notamment que Tarimo avait comparé la situation des habitants du Donbass à celle des Africains, affirmant qu’ils étaient traités comme des animaux. Répondant à un journaliste local, il avait également soutenu que Nyirendasouhaitait rembourser la Russie pour son soutien aux mouvements anti-coloniaux africains. Selon lui, Nyirenda aurait déclaré : « Lorsque nous étions en difficulté, vous nous avez aidés et vous continuez à le faire aujourd’hui. La SMP Wagner sauve des milliers d’Africains, et si je pars en guerre avec vous, c’est probablement le minimum pour rembourser notre dette. Et si je survis, j’apprendrai à combattre pour mon propre pays. Et une chose encore : c’est un grand honneur pour moi. Je ne connais Wagner que par ouï-dire, mais je peux devenir l’un des vôtres.» 

Des responsables russes affirment par ailleurs que des milliers d’étudiants prennent volontairement une année universitaire pour rejoindre l’opération militaire, bien que plusieurs rapports indiquent que nombre d’entre eux seraient motivés par des incitations financières ou soumis à des pressions. 

Les volontaires seraient animés par « les plus hautes considérations patriotiques », déclaraitavec fierté Vladimir Poutine en 2023. « Oui, nous versons une rémunération, et elle est évidemment supérieure – bien supérieure – à la moyenne nationale. Mais une quelconque somme d’argent peut-elle compenser le risque de mort ou de blessure grave ? Bien sûr que non. » 

Réponses des gouvernements 

Le recrutement de ressortissants africains dans l’armée russe par des moyens contestables a suscité de nombreuses critiques. Certains gouvernements ont également réagi afin d’empêcher ou de dissuader leurs citoyens de tomber dans ces dispositifs. 

Au Cameroun, le phénomène a concerné un nombre suffisant de militaires pour que les autorités publient un communiqué visant à décourager les désertions et interdire aux soldats de voyager à l’étranger sans autorisation préalable. 

En février, le ministère nigérian des Affaires étrangères a exprimé sa vive inquiétude face à la conscription illégale de ses ressortissants dans des conflits armés étrangers. « Le ministère tient à souligner que les Nigérians qui choisissent de participer à des conflits étrangers en dehors de cadres gouvernementaux approuvés le font à leurs propres risques », a-t-il déclaré. 

L’année dernière, le gouvernement togolais a également appelé ses citoyens souhaitant voyager à l’étranger pour saisir des opportunités professionnelles « à faire preuve de la plus grande vigilance ». Le gouvernement égyptien a, pour sa part, annoncé que les jeunes se rendant en Russie ou en Ukraine pour étudier doivent désormais obtenir une autorisation de sécurité préalable, les citoyens participant au conflit risquant de perdre leur nationalité. 

En septembre, la police kényane a secouru 22 personnes ayant payé un agent et s’apprêtant à partir pour la Russie. En janvier, le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a indiqué que son gouvernement avait engagé des discussions avec l’Ukraine afin d’obtenir la libération d’un prisonnier de guerre ghanéen. 

De nombreux responsables étatiques restent toutefois silencieux. La plupart n’ont entrepris aucune démarche pour obtenir le rapatriement des prisonniers de guerre originaires de leur pays, certains étant détenus en Ukraine depuis près de deux ans. Par ailleurs, ces captifs pourraient perdre leur statut de prisonniers de guerre et faire l’objet de poursuites s’il était établi qu’ils se sont engagés volontairement afin d’en tirer un profit financier, ce qui voudrait signifier qu’ils se sont engagés en tant que mercenaires. Adil, prisonnier de guerre en Ukraine, affirme ne pas être opposé à un retour en Russie afin d’y travailler et d’envoyer de l’argent à sa famille en Somalie pour leur offrir de meilleures conditions de vie. Il se dit toutefois déterminé à ne plus rejoindre l’armée, reconnaissant qu’il ne devrait pas commettre la même erreur deux fois.  « Mais si je rentre directement d’ici en Somalie, je repars de zéro. »

Via AIP

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