Côte d’Ivoire – Filière cacao : les écarts de prix favorisent les sorties frauduleuses vers la Guinée

Le différentiel de prix du cacao entre la Côte d’Ivoire et la Guinée, combiné à la porosité de la frontière ouest, favorise une reprise des sorties frauduleuses de fèves ivoiriennes vers le territoire guinéen, selon une enquête de terrain réalisée par l’Agence ivoirienne de presse (AIP) du 25 au 31 juillet 2026 dans les départements de Danané, Sipilou et la ville guinéenne de N’Zérékoré.

À environ 80 kilomètres de Danané, N’Zérékoré, principale agglomération de la Guinée forestière, s’est imposée comme un centre d’achat de cacao alimenté en partie par les échanges transfrontaliers avec la Côte d’Ivoire. La proximité géographique entre les deux pays, conjuguée à un réseau de nombreuses pistes secondaires échappant aux postes de contrôle officiels, facilite les mouvements de marchandises de part et d’autre de la frontière.

L’enquête a permis de constater l’existence de magasins de stockage de cacao dans la ville guinéenne ainsi que la poursuite d’aménagements de pistes rurales reliant les localités frontalières, des infrastructures qui facilitent les échanges dans cette zone.

Cette dynamique intervient dans un contexte marqué par un écart significatif entre les prix pratiqués dans les deux pays. En Côte d’Ivoire, le prix garanti du kilogramme de cacao de la récolte intermédiaire est fixé à 1 200 FCFA jusqu’au 31 août 2026. À N’Zérékoré, plusieurs opérateurs rencontrés par l’AIP indiquent proposer jusqu’à 1 900 FCFA le kilogramme pour des fèves en provenance de Côte d’Ivoire, soit un différentiel pouvant atteindre 700 FCFA.

Pour plusieurs producteurs et intermédiaires installés dans les zones frontalières, cette différence de rémunération constitue une incitation économique importante, malgré les risques liés à la commercialisation en dehors des circuits officiels.

Selon des données de l’Organisation internationale du cacao (ICCO) et de professionnels du secteur, la Guinée produit annuellement entre 20 000 et 25 000 tonnes de cacao. Pourtant, ses exportations officielles auraient dépassé 120 000 tonnes au cours des campagnes 2023-2024 et 2024-2025, contre environ 50 000 tonnes en 2022-2023.

Cet écart entre les volumes produits et exportés ne permet pas, à lui seul, d’établir l’origine des fèves commercialisées. Il alimente néanmoins les interrogations de plusieurs acteurs de la filière sur l’importance des flux transfrontaliers et justifie, selon eux, des investigations approfondies des autorités compétentes.

Les départements de Danané et de Sipilou apparaissent parmi les principaux points de passage en raison de leur proximité avec la Guinée et du nombre élevé de pistes reliant les deux territoires.

Sacs de fèves de cacao (Photo d’archives)

Les opérateurs rencontrés par l’AIP indiquent que le phénomène s’est intensifié depuis la remontée des cours internationaux du cacao. Après un ralentissement observé lorsque le prix garanti ivoirien de la grande campagne 2025-2026 avait été fixé à 2 200 FCFA le kilogramme, réduisant l’intérêt économique de la contrebande, la hausse récente des prix sur le marché mondial a de nouveau accru l’attractivité des achats effectués en Guinée.

Au-delà des pertes commerciales pour les opérateurs agréés, les sorties frauduleuses de cacao constituent un défi pour la traçabilité de la production ivoirienne ainsi que pour les recettes fiscales et parafiscales liées à la filière.

Face à cette situation, plusieurs responsables de coopératives et acteurs de la chaîne de valeur interrogés estiment qu’un renforcement de la coopération entre la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Liberia est nécessaire. Ils préconisent notamment une surveillance des axes frontaliers, un partage d’informations entre administrations et une coordination des actions de lutte contre les réseaux de commercialisation illicite.

La récente nomination d’un consul honoraire de Côte d’Ivoire à N’Zérékoré est saluée dans ce contexte. Plusieurs acteurs du secteur souhaitent que cette représentation diplomatique contribue à renforcer la coopération économique et sécuritaire entre les deux pays, notamment sur les questions liées aux échanges transfrontaliers.

L’ampleur réelle des sorties frauduleuses, l’origine exacte des volumes exportés par la Guinée ainsi que l’identification des éventuels réseaux impliqués restent toutefois à établir par des enquêtes des autorités compétentes.

Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire tire une part importante de ses recettes d’exportation de cette filière, qui fait vivre directement ou indirectement plusieurs millions de personnes. La maîtrise des flux transfrontaliers demeure ainsi un enjeu majeur pour la préservation des revenus des producteurs, de la traçabilité des fèves et des ressources de l’État.

Via AIP

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